bordure Dardon

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jeudi 13 août 2026

FÉLICITÉ DU CREST DE GENLIS (1)

 

Une figure attachante du XVIIIème siècle

MADAME DE GENLIS,  Comtesse de Lancy

                                                      par Mme Renée GAILLARD

 La petite Comtesse de Lancy épousa à seize ans Charles-Alexis Brûlard Comte de Genlis. On disait d'elle « qu'elle était la femme de Paris qui avait le plus d'esprit. » Elle était de plus très jolie, chantait, dansait, jouait la comédie comme personne. Présentée au Palais Royal à la famille d'Orléans, le Duc de Chartres (plus tard appelé Philippe-Egalité) ne fut pas insensible à ses charmes. Il la nomma "gouverneur" des enfants princiers, c'est-à-dire que le futur roi Louis-Philippe fut son élève.

 Emigrée à la Révolution, elle rentra en France au début du XIXème siècle et écrivit sans relâche une centaine de romans et de pièces de théâtre. A la fin de sa très longue vie (elle mourut à plus de quatre-vingts ans), elle se souvint toujours des jours heureux de son enfance aux bords de la Loire et des fêtes brillantes données au château de ses parents où se pressait toute l'aristocratie de Bourbon-Lancy à Moulins.

 1

 SON ENFANCE DANS LA RÉGION DE BOURBON-LANCY

 Première née d'un couple romanesque, le père Pierre-César Ducrest de vieille noblesse d'épée, la mère Marie-Françoise Muguet de Mezière (1), la petite Caroline-Stéphanie-Félicité Ducret vit le jour le 25 janvier 1746 à Champcery, paroisse d'Issy-l'Evêque (2).

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(1). Marie-Françoise, novice au couvent des Dames du Bon Secours, épousa à vingt-six ans, par amour, le bel officier que lui présenta une vieille amie qui faisait retraite au couvent.

 (2). Commune d'Issy-l'Evêque. Champcery ou Champ de Cérès, nom primitif de cette terre. Il ne reste plus rien de cette demeure.

 

AU MANOIR DE CHAMPCERY

 Elle fut un bébé fragile. On la nourrit curieusement avec la "miaulé", pain de seigle trempé dans du vin et de l'eau. « Excellente mixture, écrira-t-elle plus tard, c'est à elle que je dois le développement de mes facultés ...»

 Parents terribles, les Ducrest étaient instables et dépensiers. Vite, ils s'ennuyèrent à la campagne dans ce manoir perdu; aussi firent-ils l'achat d'une belle demeure, près de Cosne, dont ils se fatiguèrent également.

 En 1750, Pierre-César Ducrest « se fait adjuger à la vente judiciaire qui en est faite, les terres et la baronnie de Bourbon-Lancy à titre d'engagement, pour la rente annuelle de deux cent cinquante quatre livres. ». C'était une sorte de bail royal.

 En 1751, il acquiert de même le château et le fief de Saint-Aubin-sur-Loire, en adjudication. Cette terre lui conférait le titre de " Marquis, Seigneur, haut justicier de Saint-Aubin et de Sept-Fons ".

LE CHATEAU DE SAINT-AUBIN-SUR-LOIRE

 Vu de l'extérieur, le château de Saint-Aubin avait très belle allure. C'était, au bord de la Loire, une vieille forteresse flanquée de quatre tours (3)  au milieu d'un parc et de cours entourés de murs fortifiés. Malheureusement, l'intérieur du château ne correspondait pas à cette splendeur extérieure. Il était ruiné. Il aurait fallu une fortune (que les Ducrest n'avaient pas) pour le remettre en état.

 A cette époque, le petite Félicité avait cinq ans. « le château de Saint-Aubin était antique et délabré ... à deux pas de la Loire; on avait eu la maladresse de bâtir le château de manière que d'aucune fenêtre on n'apercevoit cette belle rivière... Nous étions à six lieues de Moulins, à deux lieues de Bourbon-Lancy, ville aux eaux minérales et chaudes assez fréquentées.

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 (3). Une des grosses tours existe encore, ainsi que le mur d'enceinte flanqué de tours rondes. Il s'agit du vieux château féodal construit au début du XV° siècle par les Toulongeon.

... On me logea au rez-de-chaussée dans une tour formant une petite chambre humide qui donnoit sur une terrasse au bas de laquelle étoit un vaste étang... Plus tard, les habitants du pays se sont souvenus de cette petite tour où je couchois, on n'a point voulu l'abattre... j'en suis très touchée... Je tiens ce détail de Monsieur le Marquis d'Aligre, possesseur actuel de la terre de Saint-Aubin... » (4)

 UNE ÉLÈVE FACILE

 La maîtresse d'école du village, Mademoiselle Durgon, nièce du curé de Bourbon-Lancy, lui apprit à lire, ce que l'enfant, d'une très vive intelligence, fit en six ou sept mois. Jusqu'alors, la fillette, livrée à elle-même, passait sa vie auprès des femmes de chambre du château qui avaient surexcité son imagination par « un nombre prodigieux d' histoires de revenants...»

 Enfin, on lui donna, selon l'usage, une gouvernante, mais, choix singulier pour des parents aussi cultivés, Mademoiselle de Mars, jeune bretonne de seize ans, ne savait rien que réciter ses prières et jouer du clavecin. C'était, en vérité, une étrange coutume de ce XVIIIème siècle, que de négliger l'éducation des enfants. « ... on me fit venir de Moulins un bon clavecin, un vieux Rucker... Rapidement, je savois sept ou huit pièces que je jouais passablement...» (5)

 A part le clavecin et le catéchisme, Mademoiselle de Mars était à peu près aussi ignorante que son élève. Elles fouillent dans la bibliothèque du château et lisent tout ce qui leur tombe sous la main : " la Clélie" et le "Théâtre de Mlle Barbier".C'était mince comme instruction.

 La petite Félicité récite des vers à longueur de journée et ce nouveau savoir tout neuf, elle se met en tête de l'inculquer aux petits paysans de Saint-Aubin qu'elle voyait jouer au-dessous de sa terrasse. Cette enfant était née pédagogue !

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(4). Mémoires, page 9.

 (5). Mémoires, page 22.

« Dès ce temps, j'avois le goût d'enseigner ce que je savois : le catéchisme, quelques vers des tragédies de mademoiselle Barbier... j'avois beaucoup de peine à leur faire dire des vers à cause du patois bourguignon, mais j'étois patiente et ils étoient dociles... mes petits disciples, rangés au bas du mur, le nez en l'air pour me regarder, m'écoutoient avec la plus grande attention, car je leur promettois des récompenses et je leur jetois des fruits, des petites galettes et toutes sortes de bagatelles... » (6)

Le souvenir de ces leçons est resté dans le pays, et pendant longtemps, on s'est transmis de père en fils, à Saint-Aubin, l'enseignement de la petite Ducrest.

 PREMIER VOYAGE À PARIS

 Mais, en 1752, Pierre-César Ducrest , n'ayant encore rien versé sur le prix de ses acquisitions seigneuriales, les huissiers sont mandés pour opérer une saisie sur Saint-Aubin. L'insouciant marquis, se souvenant d'un ami fort riche, le fermier-général G. Lenorman (mari de Mme de Pompadour), lui dépêcha sa jeune femme et sa petite fille pour l'attendrir... Curieux procédé.

 Félicité partit donc pour Paris avec sa mère, par le fameux "coche d'eau" au port du Fourneau, qui descendait la Loire jusqu'à Orléans : « ... le voyage fut long parce que ma mère voyagea avec ses chevaux et fit une partie de la route sur la Loire dans un grand bateau ...»

 A Paris, elles descendirent chez leurs cousins de Bellevaux, mais, pour la petite bourguignonne habituée à vivre sans contrainte, ce fut d'abord un calvaire. « ... dans les premiers jours, je ne fus pas émerveillée de Paris et regrettai amèrement Saint-Aubin. On me fit arracher deux dents, on me donna un corps de baleine qui me serroit à l'excès, on m'emprisonna les pieds dans des souliers trop étroits... On me fit porter un "panier". Comme je louchois un peu, on m'attacha sur le visage des bésicles. Enfin, on me donna un maître pour m'apprendre à marcher, ce que je croyais savoir parfaitement...» (7).

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(6). Mémoires, page 32.

 (7). Mémoires, page 13.

Mais ses cousines l'emmenèrent à l'opéra! De cette soirée, l'enfant conservera un souvenir inoubliable! Elle ne rêve plus que de danse, théâtre, déguisements. Elle imite, elle prend des poses, elle amuse tout le monde. Elle a six ans !

 Monsieur Le Normant, généreux prêteur, lâche ses écus et invite tout ce petit monde sur le chemin du retour, dans son château d'Etoiles. Là, on joue la comédie du matin au soir. On répète des pièces. La petite Félicité est aux anges. Son aplomb est imperturbable, elle fait l'admiration de tous.

 Enfin, ces dames repartirent pour la Bourgogne dans une grande berline, en passant par l'Abbaye d'Alix, près de Lyon. L'usage, fort en honneur dans la noblesse d'alors, était de conférer aux filles jusqu'à leur mariage, le titre de "chanoinesse" (8). Le chapitre leur offrait ainsi une retraite honorée, des titres et aussi des "prébendes" non négligeables. On donne à la petite fille le titre de "Chanoinesse du Chapitre d'Alix et Comtesse de Lancy" jusqu'à son mariage. « Le plaisir de m'entendre appeler Madame surpasse pour moi tous les autres !...», raconte-t-elle.

 DU THÉÂTRE À SAINT-AUBIN

 Mais, de retour à Saint-Aubin, Madame Ducrest, comme la jeune chanoinesse, ne pensèrent plus qu'à donner la comédie comme au château d'Etoiles.

 Ce fut alors une période de folie théâtrale. Tout le personnel du château fut embauché pour confectionner des costumes, clouer des décors. On occupa même le Père Antoine, le capucin desservant le village. « ... Ma mère composa une espèce d'opéra-comique dans le genre champêtre, avec un prologue mythologique... J'y jouais l'Amour... on trouva que l'habit d'Amour m'alloit si bien qu'on me le fit porter d'habitude, on m'en fit faire plusieurs... J'allois journellement me promener dans la campagne avec tout mon attirail d'Amour, mon carquois et mon arc, à la main...» (9)

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(8). A Alix, il fallait huit quartiers de noblesse.

 (9). Mémoires, page 37.

Elle quittait si peu son habit d'Amour que, le jour de la Fête-Dieu, elle suivit la procession religieuse dans son costume rose aux jolies ailes bleues!

« ... Nous donnions des fêtes continuelles qui devoient coûter beaucoup d'argent. Il y venoit un monde énorme de Bourbon-Lancy et de Moulins... Comme ma mère n'avoit point de diamants, elle avoit fait venir de Moulins une grosse quantité de fausses pierreries qui complétoient notre magnifique parure. Nous fîmes un nombre infini de représentations devant beaucoup de spectateurs... » (10).

 LE PASSAGE DE MANDRIN

 Au milieu de ces fêtes joyeuses, un incident burlesque vint un soir jeter la terreur au château. C'était le temps où le fameux Mandrin, à la tête de ses bandes, exerçait ses brigandages en Bourgogne.

 « ... Un soir, on vint nous dire qu'une troupe considérable avec des uniformes pareils à ceux des hommes de Mandrin arrivoit au village. L'effroi fut à son comble quand, l'instant d'après, on nous annonça la visite d'un soi-disant Marquis de Breteuil. Je n'avois jamais vu de brigand et j'avois un désir extrême de voir Mandrin. Nous vîmes paroitre un homme d'assez mauvaise mine, il s'assit et tout à coup un gros chat vint sauter sur son épaule. Il pâlit et fut près de se trouver mal. Je dis : "Ce n'est pas là Mandrin, car Mandrin n'auroit pas peur d'un chat!" J'avois raison et c'étoit bien en effet le Marquis de Breteuil, de je ne sais plus quel régiment. » (11)

 A huit ans, l'enfant devenait un petit prodige, remarquablement intelligente, elle commençait à composer des romans et des comédies. Sa mémoire était étonnante. Elle chantait, jouait de la harpe et du clavecin à merveille. Elle était extrêmement jolie et douée en tout. Une ancienne ballerine venue d'Autun lui apprit la danse, puis elle eut un "maître d'armes". Et la voilà sautant les fossés et ferraillant dans les couloirs du château qui retentissent du cliquetis des épées. Désormais, elle parcourt la campagne, non plus dans son costume rose d'Amour, mais habillée en garçon.

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(10). ibid, page 35.

 (11). ibid, page 45.

UNE ÉDUCATION VARIÉE

 

« ... J'étois aussi heureuse qu'un enfant peut l'être... je menois une vie qui me charmait... » (12). Perpétuellement agitée, sa mère ne s'occupait jamais d'elle. L'ancienne novice, oubliant joyeusement ses années de couvent, jouait allègrement son rôle de  châtelaine. Tout s'effaçait devant ses réceptions, visites, bals et fêtes. Elle avait pourtant perdu deux enfants au berceau, et son fils Charles-Louis était à Paris, à la pension du Roule.

 Quant à Pierre-César Ducrest, il ne se mêla jamais de l'éducation de sa fille, sauf sur un certain point : « ... Mon père vouloit absolument me rendre une femme forte. J'avois horreur des insectes, surtout des araignées et des crapauds. J'aimois passionnément mon père et il avoit un tel empire sur moi qu'il m'ordonnoit sans cesse de prendre des araignées avec mes doigts et de tenir des crapauds dans mes mains. Ces tours de force n'ont fait qu'augmenter en moi ces antipathies. Cependant, ils ont pu me servir à me donner de l'empire sur moi-même... » (13).

« ... Parfois, mon père m'admettoit aux pêches de nuit sur la Loire. On étoit dans des bateaux avec des torches de paille enflammées qui attiroient le poisson. Ce spectacle me paraissoit admirable... Parfois, il m'emmenoit dîner à l'Abbaye de Sept-Fons. C'étoit un très grand plaisir pour moi de m'embarquer et de passer la Loire en bateau pour aller à Sept-Fons... J'avois tant de vénération pour ces Saints solitaires...»(14).

 Une épidémie de petite vérole sévit à Saint-Aubin. Une des femmes de chambre du château contracta la maladie. « ... J'allai la voir furtivement et en secret, sa vue me pétrifia d'horreur. Deux jours après, je pris une petite vérole confluente dont j'ai été à la dernière extrémité, mais si bien soignée par notre docteur Pinot de Bourbon-Lancy, que je n'en eus pas une seule marque ... » (15).

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(12). Mémoires, page 48.

 (13). ibid, page 27.

 (14). ibid, page 10.

 (15). ibid, page 54.

INSTALLATION À BOURBON-LANCY

 Malgré l'épidémie, les bals et les fêtes continuaient au château. Aussi, à force de jeter joyeusement l'argent par les fenêtres, Pierre-César Ducrest fut obligé de se rendre précipitamment à Paris pour calmer ses créanciers et parer au plus pressé pour reculer la débâcle. Répugnant à rester seules à Saint-Aubin tombant en ruines, les dames Ducrest, avec gouvernante et domestiques, allèrent s'installer à Bourbon-Lancy en cet automne 1755. Non pas au château qui était en aussi mauvais état que celui de Saint-Aubin, mais « dans une jolie maison avec un jardin que ma mère loua ...». Toujours aussi inconséquente, Madame Ducrest ne recula devant aucune dépense : elle fit construire « un petit théâtre avec scène, coulisses, rideaux, etc... » (16).  On y joua des comédies et des tragédies : "Georges Dandin, les Plaideurs", mais aussi "Iphigénie en Aulide".

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(16). Monsieur Gabriel Cimetière et moi, nous nous demandons si le curieux mur de scène qui se trouve actuellement dans le jardin de M... ne serait pas un vestige de ce petit théâtre. Illustration ci-dessus.

L'enfant, qui n'a pas dix ans, s'essaie dans tous les rôles. Sa renommée d'enfant prodige commence à se répandre dans la région. Son espièglerie, sa précocité, sa verve endiablée, son aplomb, stupéfient son entourage. « ... J'avois des succès prodigieux dans le rôle de Zaïre, et tellement, que des dames de Moulins venues à nos représentations, déclarèrent gravement que mon talent de tragédienne surpassoit celui de la Clairon !...» (17). Dans "Iphigénie en Aulide", le médecin des eaux de Bourbon, le docteur Pinot, avait le rôle d'Agamemnon. Son fils aîné était "le bouillant Achille". Mais ce jeune homme de dix-huit ans, obsédé de théâtre, au milieu de ce tourbillon où l'amour était toujours en jeu, confondant théâtre et réalité, s'enflamma pour la très jeune Comtesse. « Le fils du docteur Pinot, qui depuis deux ans jouait la comédie et la tragédie, tomba éperdument amoureux de moi. Un matin, nous venions de répéter. Il s'approcha de moi et, avec un air égaré, me remet un billet dans ma poche. Je cours m'enfermer dans ma chambre et j'y trouve une déclaration d'amour très positive... J'allai porter sur le champ ce billet à Mademoiselle de Mars puis à ma mère. Le jeune homme fut réprimandé par son père comme il méritoit de l'être. Il conçut tant de chagrin de cette aventure qu'il s'engagea et disparut...» (18).

 Dans cette région où les châteaux étaient nombreux, la bonne société, de Moulins à Bourbon-Lancy, ne vivait plus que pour les représentations des châtelaines Ducrest. Plus d'une année se passa ainsi en répétitions, fêtes et joyeux divertissements. Mais, en 1756, Pierre-César Ducrest, rentrant brusquement de Paris, mit fin à l'euphorie générale. Il n'apporte que de mauvaises nouvelles : il est complètement ruiné et, perdu dans ses comptes, harcelé par ses créanciers, se débat sans espoir entre huissiers et procès. Certes, ces dames auraient pu rester encore à Bourbon le temps de ces liquidations, mais, plutôt que de subir la commisération de la petite ville où elle avait été si adulée, la marquise préféra se réembarquer aussitôt par le coche d'eau du Fourneau.

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(17). Mémoires, page 51.

 (18). ibid, page 58.

ADIEU BOURGOGNE

 Le marquis, lui, demeura encore quelques temps à Bourbon, faisant feu de tout bois, faisant en l'occurrence enlever les pierres et démonter les boiseries de ses deux châteaux. Le Comte de Courchamps a écrit d'eux : « de leur fortune, il ne leur restait que les titres, les droits seigneuriaux, le pain béni qui ne les rassasiait guère et l'eau bénite qui ne leur suffisait pas!... » (19). Adieu l'insouciante vie factice du théâtre provincial! adieu petite ville de Bourbon-Lancy! adieu Bourgogne!

 

 Le retour à Paris fut affreux pour l'enfant qui dut se séparer de sa chère gouvernante, puis de son père qu'elle adorait et qu'elle admirait : « ... Mon père avoit reçu de la nature des dons rarement réunis : sa figure étoit d'une beauté remarquable et c'étoit l'âme la plus généreuse et la plus sensible. Il avoit beaucoup d'esprit et d' instruction, ayant fait aux Jésuites de Lyon d'excellentes études...» (20).

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(19). Souvenirs de la Marquise de Créquy.

 (20). Mémoires, page 24.

L'insouciant seigneur de Bourbon-Lancy partit soudain pour les Antilles afin d'essayer de se refaire une fortune, abandonnant sa famille à Paris.

 Ainsi se clôt l'enfance dorée de cette petite fille de onze ans pourvue de dons si éclatants. A la fin de sa longue existence, la Comtesse de Lancy, devenue par son mariage Madame de Genlis, écrira ces lignes nostalgiques :

« Saint-Aubin! terre charmante par sa situation et son étendue!...je n'ai jamais pensé sans attendrissement à ce lieu qui m'a été si cher et dans lequel se sont écoulées pour moi six années d'innocence et de bonheur... Ô combien à l'instant où j'écris, il m'est plus doux de me retracer les promenades et les jeux de mon heureuse enfance que la pompe et l'éclat des palais où j'ai vécu depuis! Toutes ces cours si florissantes alors sont anéanties! Versailles tombe en ruines, les délicieux jardins de Chantilly, Villers-Cotterets, l'Isle-Adam sont détruits... J'y chercherois en vain les traces de cette fragile grandeur que j'y admirois jadis... mais je retrouverois les rivages de la Loire aussi riants, les prairies de Saint-Aubin aussi pleines de violettes et de muguet, et ses bois plus élevés et plus beaux! » (21).

 Telle fut, dans notre région, en ce milieu du XVIII° siècle, l'enfance brillante et agitée de l'espiègle petite "Comtesse  de Lancy" dont le fantôme léger, avec ses flèches et son carquois, hante peut-être ces prairies de Saint-Aubin qu'elle a tant aimées!...

                                                                                  ( à suivre )

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(21). Mémoires, page 8.