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dimanche 23 août 2026

FÉLICITÉ DU CREST DE GENLIS (2)

 

Une figure attachante du XVIIIème siècle :

MADAME DE GENLIS, COMTESSE DE LANCY (suite et fin)

 par Renée GAILLARD

Résumé de l’enfance de Madame de Genlis dans la région de Bourbon-Lancy (paru dans le n° 8 des Echos du Passé, janvier 1968).

 

Caroline-Stéphanie-Félicité du Crest naquit le 25 janvier 1746 à Champcery, près d’Issy-l’Evêque. A l’âge de cinq ans, elle vint habiter avec ses parents le château de St-Aubin-sur-Loire (l’ancien château jouxtant l’église, au bord de la Loire). Son père, le marquis César du Crest, était alors « seigneur de Bourbon-Lancy et seigneur haut justicier de St-Aubin et Sept-Fons ».

La petite Félicité eut l’existence la plus libre qui soit. En dehors des leçons de harpe, de chant et de comédie, elle ne reçut presque aucune instruction. Sa mère, la marquise du Crest, férue de mondanités, monta à Bourbon-Lancy un petit théâtre et donnait des spectacles et des fêtes où se pressait toute l’aristocratie de la région.

Mais ces fêtes perpétuelles finirent par ruiner l’insouciant marquis qui dut, pour payer une partie de ses dettes, vendre son castel délabré de St-Aubin, ainsi que le château féodal à demi démoli de Bourbon-Lancy avec les terres. La petite « Comtesse de Lancy », âgée de onze ans, quitta brusquement le pays avec sa mère, pendant que son père partait aux Antilles essayer de se refaire une fortune …

Vie difficile à Paris

Pendant que le marquis César du Crest voguait vers les Antilles, pour sa femme et sa fille va commencer la plus lamentable des existences à Paris. « Il ne nous restait qu’une modique somme viagère de douze cents francs sur les têtes de mon père et de ma mère et pas un asile sur terre… A cette époque, ma mère et ma tante se brouillèrent …(1) ». 

 

 

 

 

 

 

 

Portrait de Madame de Genlis

par Lemoine

 Sans logis, sans argent, sans appui, les châtelaines de St-Aubin eurent l’amertume de constater combien la vie à Paris était dure pour des aristocrates ruinées, habituées au luxe et à la considération. Bien des portes se fermèrent devant elles. Les deux femmes vécurent alors d’expédients, d’invitations chez des personnages douteux, comme ce fermier général La Popelinière qui les hébergea un certain temps. Souvent, la fillette évoquait avec nostalgie son enfance gâtée au château de St-Aubin et les folles comédies théâtrales données sur le petit théâtre de Bourbon-Lancy. « A St-Aubin, j’ai mené une vie qui me charmoit, j’ai été aussi heureuse qu’une enfant peut l’être ! Je chantois, je jouois du clavecin, de la harpe …(2) ».

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(1). Mémoires – tome 1, page 78

(2). Mémoires – tome 1, page 30


Hélas, à présent, la petite comtesse de Lancy employait ses talents de harpiste dans des soirées mondaines où elle se faisait rétribuer ou jouait dans des « comédies de salons » pour des riches financiers qui entretenaient autour d’eux toute une cour de parasites. Quelle déchéance et quelle humiliation ! Malgré sa force de caractère, sa volonté indomptable, ce terrible apprentissage de la vie devait marquer la jeune fille pour toujours et durcir son cœur à tout jamais.

 Son mariage

Enfin, après quelques années passées aux Antilles, le marquis du Crest revint en France. Malheureusement, son voilier fut arraisonné par la flotte anglaise. Le voilà incarcéré dans les geôles anglaises avec, pour compagnon d’infortune, un officier de marine française âgé de vingt-six ans : Charles-Alexis Brulard, comte de Genlis (et plus tard marquis de Sillery). Sa famille était de très vieille noblesse et comptait des évêques, des ambassadeurs, des titulaires de hautes charges d’état. César du Crest parla de sa femme, de sa fille surtout, cette enfant prodige, cette artiste sans pareille et lui montra le ravissant médaillon qu’il possédait d’elle. Si bien qu’à peine libéré, le jeune comte bondit à Paris chez les dames du Crest. Ebloui par la beauté, la grâce et l’esprit de Félicité (ses contemporains ont dit d’elle qu’elle « était la femme de Paris qui avait le plus d’esprit »), le comte de Genlis demanda immédiatement sa main.

Grâce à ses hautes relations, il fit ressortir des prisons anglaises celui qu’il considérait déjà comme son beau-père. Là ! à peine les pieds posés sur le sol parisien, l’infortuné marquis vit fondre sur lui ses anciens créanciers, tels des vautours sur leur proie. Aussi démuni d’argent qu’avant son départ, le pauvre dut se laisser arrêter et emprisonner pour dettes, dans les prisons françaises cette fois.

 Le coup était dur pour les dames du Crest. Comment apprendre cette catastrophe au « fiancé » ? Mais, envoûté par Félicité, amoureux fou, le comte de Genlis s’empressa de faire libérer pour la deuxième fois le marquis, en réglant ses dettes les plus criardes. Mais c’en était trop … De honte et de chagrin, le marquis s’alita et le 5 juillet 1763, l’avant-dernier seigneur de Bourbon-Lancy rendit à Dieu son âme généreuse mais bien inconséquente.

 Les deux femmes se retrouvèrent de nouveau seules. Heureusement, le chevaleresque comte de Genlis était là. Après bien des hésitations, à cause de la violente opposition de sa famille, il épousa le 8 novembre 1763, à minuit, à l’église St-André-des-Arts, Caroline-Stéphanie-Félicité du Crest, comtesse de Lancy, ex-chanoinesse du chapitre d’Alix (mais qui perdait ses titres avec son mariage). La nouvelle comtesse de Genlis nageait dans le bonheur. Finie la vie de misère dorée, l’incertitude, la peur du lendemain. A dix-sept ans, ayant déjà l’expérience d’une femme mûre, Félicité allait pouvoir vivre une vie heureuse, sans soucis, comme toutes les femmes de son rang.

Un savoir encyclopédique

Voilà le jeune couple parti pour la demeure familiale des Genlis, un grand fief situé à Hangest en Santerre, près de Noyon. Mais là, Félicité se livra à des tas d’extravagances et passa bientôt dans le pays pour une « originale ». Se souvenant de St-Aubin, elle monta un petit théâtre et voulut jouer des pièces comme elle l’avait vu faire autrefois à sa mère. Mais les châtelains de cette région du Nord n’avaient pas la bonhomie de ceux de sa Bourgogne natale et lui battirent froid.

Livrée à la solitude de la campagne, cette intelligente jeune femme s’aperçut du vide de son instruction et se jeta soudain à corps perdu dans les études. Seule, elle va apprendre l’histoire, la grammaire, la géométrie, la physique, la géographie. Elle va s’instruire sur tout avec l’ardeur, la fougue qui la caractérisent. Elle passera des journées entières à meubler son esprit, à écrire son « Journal ». Elle veut devenir une savante en ce XVIIIème siècle où les femmes sont si ignorantes. Elle qui ne sait rien, elle veut tout savoir car elle veut dominer le monde pour ne pas être dominée par lui ! Rêve ambitieux…

 Las de la vie de province, le ménage revint à Paris en septembre 1765. Là naquit leur premier enfant, la petite Caroline (qui épousera à quinze ans un noble belge, le marquis de Woestine), ensuite Pulchérie (qui épousera le comte de Valence, grand écuyer du roi), enfin Casimir, un bébé qui ne vécut pas.

La tante, la marquise de Montesson, qui les avait abandonnés dans le malheur, leur ouvrit de nouveau ses portes. Et, puisque Félicité du Crest comtesse de Genlis avait tout de même de son côté huit quartiers de noblesse, elle fut présentée à Versailles. L’ambitieuse jeune femme, qui attendait tant de cette présentation à la Cour, fut déçue : à la Cour, toutes les femmes étaient jolies et merveilleusement habillées.

La famille d’Orléans

Un événement d’une portée considérable va enfin la faire sortir de l’ombre. Sa tante (mariée secrètement à Louis-Philippe d’Orléans, petit-fils du Régent) la présenta au duc de Chartres, Louis-Philippe-Joseph. Invitée au château de Villers-Cotterets, la pétulante comtesse de Genlis y brilla de tous ses feux, exhiba ses talents de société, chanta, joua de la harpe.. ? Sa jolie figure, ses manières exquises charmèrent tout le monde. Subjugué, captivé, Louis-Philippe-Joseph en tomba amoureux. Et ce fut le début de leurs longues relations.

Peu de temps après, la comtesse de Genlis fut nommée « dame de compagnie de la duchesse de Chartres » et son mari « capitaine des gardes du duc ». Voilà donc le couple installé au Palais Royal dans l’orbite de la Maison d’Orléans.

 Notre ambitieuse Félicité est aux faîtes des honneurs, au comble de la gloire. Elle est adulée, elle est enviée, furieusement calomniée aussi. En 1773, elle accoucha d’une autre fille nommée Paméla. « Après avoir mis au monde une petite fille dont le père était le duc d’Orléans, Madame de Genlis l’envoya en Angleterre. Puis elle la fit venir ensuite en France et la petite Paméla fut élevée avec les enfants du duc à qui elle ressemblait étonnamment (3) ».

 Deux ans plus tard, elle eut une autre fille, Hermine, qu’on envoya également en nourrice en Angleterre. En 1777, Félicité fut nommée « gouvernante des filles » et « gouverneur des fils » du duc et de la duchesse d’Orléans. –le futur roi de France, Louis-Philippe, fut son premier élève. Cette nouvelle causa un certain remous dans la société parisienne et les pamphlétaires ne se privèrent pas de se moquer du nouveau « gouverneur ».

 Jugeant qu’elle était trop en vue au Palais Royal, la nouvelle éducatrice alla installer son pensionnat d’enfants princiers dans un ancien couvent de la rue de Bellechasse (3). Son système d’éducation était très nouveau et très original pour l’époque. C’était notre moderne méthode audio-visuelle, s’appliquant à la vue et à l’ouïe. La chambre des enfants était tapissée de panneaux historiques ; les murs de l’escalier étaient recouverts de cartes géographiques. Des paravents développaient des contes instructifs ou des légendes tirées de la mythologie. Ainsi, les enfants s’instruisaient à leur ainsu, en s’amusant. Ces formules toutes nouvelles eurent, paraît-il, des effets remarquables. Les enfants princiers adoraient leur institutrice qu’ils appelaient « chère amie ».

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(3). Michelet – La Révolution – tome 2, page 1519.


  Le Pavillon de Chartres, dit aussi Pavillon de Bellechasse, est un bâtiment construit sur l'ordre de Louis Philippe d'Orléans (1747-1793), alors duc de Chartres, et de la duchesse, née Louise Marie Adélaïde de Bourbon, pour servir à l'éducation de leurs enfants et au logement de leur gouvernante, Madame de Genlis. Lorsque la duchesse de Chartres donna naissance à des jumelles, en août 1777, il fut convenu que, dès qu'elles quitteraient le berceau, Madame de Genlis s'installerait avec elles dans un couvent pour s'occuper de leur éducation. La duchesse de Chartres choisit le couvent des dames chanoinesses du Saint-Sépulcre, congrégation de sœurs augustines établie en 1635 au Faubourg Saint-Germain, rue Saint-Dominique, en face de la rue de Bellechasse. Par contrat conclu le 23 mars 1778, les religieuses cédaient au duc de Chartres un terrain situé à l'emplacement de l'actuel no 11 bis rue Saint-Dominique, pour y faire construire un pavillon à deux étages entouré d'un jardin. Le bâtiment devait servir à l'éducation des princesses d'Orléans et reviendrait en toute propriété au couvent, dans l'enceinte duquel il se situerait, une fois celle-ci terminée. Le duc n'avait pas de loyer à verser mais dédommagerait le couvent de la perte du logement situé sur le terrain, à hauteur de 400 livres par an.  Le bâtiment fut construit en 1778 dans le style néo-classique par l'architecte Bernard Poyet.

 En 1779, la . comtesse de Genlis écrivit « Le théâtre d’éducation » qui eut un immense succès et fut traduit en anglais, en allemand et en russe. Après « Adèle et Théodore » et « Les veillées au château », son nom fut célèbre dans toute l’Europe.

 Des gens renommés se pressent dans son salon littéraire : Buffon, Marmontel, La Harpe, Talleyrand, Bernardin de Saint-Pierre, Madame du Deffand.  Madame Vigée-Lebrun ne tarit pas d’éloges sur elle : « Madame de Genlis racontait d’une manière ravissante, ses moindres discours avaient un charme dont il est difficile de donner l’idée. Ses expressions avaient tant de grâce qu’on aurait voulu écrire ce qu’elle disait ». (souvenirs de Mme Vigée-Lebrun –p.228)

La Révolution approche

Mais les temps vont changer ; sourdement, la Révolution approchait… Le parti des mécontents se groupant autour du duc d’Orléans, le Palais Royal devint le centre de l’opposition. Ce n’est un secret pour personne que Madame de Genlis fut favorable aux « idées nouvelles ». Mais quelle part exacte a-t-elle pris dans cette lutte contre la royauté et surtout, dans quels buts ? C’était, on ne peut en douter, pour faire monter sur le trône son amant, le duc d’Orléans, ou son élève, le duc de Chartres. « Depuis longtemps, écrivait-elle, la Révolution se préparoit. Elle était inévitable… Le respect de la monarchie étoit tout à fait détruit et il étoit de bon air de braver en tout la Cour et de se moquer d’elle… Tout ce que la Cour approuvoit étoit désapprouvé par le public. Un ministre disgrâcié étoit sûr de la faveur du public et, s’il étoit exilé, tout le monde s’empressoit de l’aller voir, pour suivre cette mode de dénigrer et de blâmer tout ce que faisoit la Cour. » (4)

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(4). Mémoires – tome 3 page 257

Autour du duc d’Orléans devenu le chef du parti de l’opposition, tous les gentilshommes et les intellectuels de haut rang s’employaient –avec quelle inconscience- à saper l’autorité royale. Groupés dans des « clubs », ces imprudents menaient l’intrigue ouvertement sans se doute, « les fols », qu’ils étaient en train de scier la branche sur laquelle ils étaient assis. L’âme damnée de Philippe d’Orléans, son mauvais génie, fut non pas Madame de Genlis (il ne faut pas exagérer l’influence des femmes en ce XVIIIème siècle), mais bien plutôt un nouveau venu au nom scandaleusement célèbre, Choderlos de Laclos. Homme de lettres, auteur des « Liaisons dangereuses », Laclos était affilié à la même loge maçonnique que le duc et Madame de genlis. Du jour au lendemain, il fut nommé « secrétaire particulier du duc d’Orléans ». Vaincue par ce nouvel ennemi, Madame de genlis ne sortit plus guère de son petit pensionnat de la rue de Bellechasse.

 Et le 14 juillet 1789, ce fut la nouvelle de la prise de la Bastille. « Je n’étois d’aucun parti. Je désirois la réforme de certains abus et j’ai vu avec joie la démolition de la Bastille, l’abolition des lettres de cachet et des droits de chasse. C’était ce que j’avois désiré. Ma politique n’allait pas au-delà de cela… En même temps, personne plus que moi n’a vu avec douleur et horreur les excès qui ont été commis (5) ».

 On connaît la suite des événements durant cette période confuse où la tragédie se précipita. Madame de Genlis et son mari firent savoir bien haut qu’ils renonçaient à leurs titres de noblesse. Lui s’appellera simplement « Sillery » ; elle signera en 1790 sous le nom de « citoyenne Brulard », deux discours destinés à servir la cause du duc de Chartres son élève. Les « Discours sur l’éducation d’un dauphin » et le « Discours sur l’adoption » firent beaucoup de bruit.

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(5). Mémoires – tome 3 page 260

 En novembre 1791, madame de Genlis se rendit en Angleterre, aux eaux de Bath, accompagnée de sa fille Paméla et de mademoiselle Adélaïde d’Orléans. Mais les émigrés qui commençaient à arriver en Angleterre racontaient la part prise dans la Révolution par la famille et les familiers d’Orléans. Aussi, partout, on leur tourna le dos.

  Et soudain –ce n’était vraiment pas le moment- le duc d’Orléans, à présent surnommé Philippe Egalité, lui ordonna de ramener en France mademoiselle d’Orléans sa fille. A contre-cœur, madame de Genlis obéit. Les voyageuses débarquèrent à Calais le 20 novembre : c’était se mettre dans la gueule du loup car la Commune venait de les inscrire sur la liste des émigrés. Heureusement, Philippe Egalité obtint de ses amis « montagnards » l’autorisation de les laisser repartir dans un pays neutre en attendant le règlement de leur situation. 

 

 

 

Portrait de Madame de Genlis

par Adélaïde Labille-Guiard (1790)

 Les exilées

Madame de Genlis reprit donc la route avec Adélaïde d’Orléans et sa nièce Henriette de Sercey. La dernière entrevue qu’elle eut avec son mari fut poignante : « J’eus un long entretien avec monsieur de Sillery, je le conjurai de quitter la France ; il me parut ému. Il me répondit qu’il abhorroit tous les excès de la Révolution, mais qu’il trouvoit qu’un homme de bien feroit un crime en quittant la France en ce moment, ne voulant abandonner son malheureux prince (6) ».

La séparation d’avec le duc d’Orléans ne fut pas moins dramatique : « nous partîmes le lendemain matin, monsieur le duc d’Orléans plus sombre que jamais. Lorsque je fus dans la berline, il resta immobile à la portière, les yeux fixés sur moi, son regard lugubre sembloit implorer la pitié. Adieu, madame, me dit-il … (6) ».

Elle ne devait plus jamais les revoir, ni l’un ni l’autre …

  « Monsieur le duc de Chartres et mon neveu César du Crest nous accompagnèrent jusqu’aux frontières. J’en fus bien aise car le peuple, par son ton et ses manières, était devenu effrayant (6) ». Les trois voyageuses s’installèrent à Tournai où elles retrouvèrent madame de Valence et Hermine. Ce fut là qu’au mois de janvier 1793 leur arriva une épouvantable nouvelle : la condamnation à mort de Louis XVI par la Convention et son exécution. « Monsieur le duc de Chartres qu’étoit venu nous rejoindre à Tournai, reçut de son père une lettre qui commençoit ainsi : j’ai le cœur navré mais, dans l’intérêt de la France et de la liberté, j’ai cru devoir …(7) ». Le malheureux prince avait voté la mort du Roi, son cousin !

« Nous fûmes saisis d’horreur ! mon mari m’écrivit à la même époque : je ne vote point la mort du Roi parce qu’il la mérite point et parce que je regarde sa condamnation comme la plus grande faute politique que l’on puisse faire… je sais parfaitement qu’en prononçant cette opinion, j’ai prononcé mon arrêt de mort (7) ». En effet, en novembre 1793, la Terreur qui pesait sur la France entière faisait guillotiner le marquis de Sillery, suivi de près par le malheureux Philippe-Egalité.

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(6). Mémoires – tome 4 page 143 à 147

Les armées de Dumouriez arrivaient en Belgique et les armées autrichiennes n’étaient pas loin. Bientôt, ce serait un champ de bataille. Quand la Belgique fut réunie à la France, nos émigrées comprirent qu’elles devaient fuir de nouveau. Madame de Valence retourna à Paris où elle fut arrêtée. « Je m’étois décidée à ne point retourner à Paris, mais à me rendre chez un de mes oncles, dans la province où je suis née, en Bourgogne (8) ». Elle ne se doutait pas que la Révolution avait gagné aussi la province.

 « Nous quittâmes Tournai le 31 au matin. Nous étions dans une berline dont les stores étoient baissés et de grands chapeaux avec des voiles cachoient nos visages…(8) ». Elles arrivèrent à Saint-Amand où, reçues au camp de Dumouriez, elles se crurent sauvées. Mais là, elles apprirent l’accusation de trahison lancée contre lui, les mandats d’arrêt contre les officiers, entre autres Monsieur de Valence, monsieur le duc de Chartres et que tous les membres de la famille Egalité et leur maison devoient être traduit devant le tribunal révolutionnaire. Cette fois, la France leur était interdite sans retour, c’était à l’étranger, chez l’ennemi, qu’il fallait fuir !

 « Je réfléchissois à la bizarrerie d’une situation qui obligeoit deux enfants et une femme qui chérissoient leur patrie à se réfugier chez une nation coalisée contre la nôtre et à fuir des François, leurs compatriotes ! (9) ».

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(7). Mémoires – tome 4 pages 153-154

(8). Mémoires – tome 4 page 162

(9). Mémoires – tome 4 page 183

Les émigrées

Dans un éclair, Félicité vit out ce qu’elle laissait derrière ; elle, la femme raffinée habituée au luxe des salons dorés, aux robes de brocart, aux carrosses capitonnés, devenant soudain une errante jetée sur les routes peu sûres de l’exil. Mais cette femme à la personnalité extraordinaire ne se laissa pas abattre par l’adversité. Elle commanda sur le champ berline et chevaux et les voilà parties en abandonnant la moitié de leurs bagages. « …au bout de deux heures, nous nous trouvâmes dans des chemins de traverse si mauvais que la voiture cassa. Nous fûmes obligées, malgré le frid, de descendre de voiture en pleine nuit… » ? Et ce fut le début d’innombrables péripéties, une longue odyssée dans la tourmente. Les voilà aux avant-postes des armées autrichiennes, puis à Mons où elles durent s’arrêter car mademoiselle d’Orléans tomba gravement malade.

 Enfin, elles remontèrent le Rhin jusqu’à Schaffhouse, atteignirent Bâle où elles retrouvèrent le duc de Chartres.

Mais partout le nom des Orléans était exécré. Ils furent refoulés de Bâle, puis de Zurich, puis ils se cachèrent dans un chalet de montagne près de Zug. Enfin, le duc de Chartres et sa sœur les quittèrent et ce fut un soulagement pour madame de Genlis qui n’en pouvait plus de traîner avec elle ces indésirables Orléans.

Se faisant passer pour des Irlandaises avec sa nièce, elles se réfugièrent pendant quelques mois dans un couvent suisse.

 Quand elles n’eurent plus d’argent, elles décidèrent de gagner la Hollande. Son gendre, monsieur de Valence qui venait de s’installer près d’Utrecht, accueillit les vagabondes avec générosité. Mais madame de Genlis, toujours bohême et romanesque, se mit dans la tête de gagner sa vie toute seule. Et la voilà partie pour le Danemark.

 Elle échoua à Altona ; mais la ville était pleine de réfugiés français, elle jugea prudent de ne pas dévoiler son identité. En effet, les royalistes émigrés la haïssaient, connaissant ses attaches avec cette famille d’Orléans qu’ils rendaient responsable de leurs malheurs. De là, elle gagna Hambourg. Elle eut la chance de trouver un éditeur pour son livre « Les chevaliers du cygne ». Avec cet argent, elle vécut un certain temps une vie insouciante, jusqu’au jour où un émigré nommé Rivarol lui mena la vie tellement dure qu’elle dut se cacher de nouveau. Le passage de Talleyrand la ramena à Hambourg. Puis elle partit à Berlin. Mais là, les royalistes la dénoncèrent comme dangereuse à Frédéric-Guillaume qui la fit expulser. Elle se réfugia alors chez une admiratrice qui l’invita à son château de Dollrott dans le Holstein. Dans cette retraite, elle écrivit « Les petits émigrés » et « Les vœux téméraires ».

Frédéric-Guillaume étant mort, elle écrivit au nouveau roi de Prusse qui lui donna la permission de revenir à berlin en mai 1798. Ce fut sa dernière étape en terre étrangère. Elle mena là, pendant deux années, une vie misérable en donnant des leçons dans des familles israélites de Berlin.

 Retour en France

Mais elle vieillissait, elle se sentait lasse, elle dont le courage surhumain avait triomphé des dix années d’adversité. Elle avait envie de rentrer en France et, par l’intermédiaire du nouvel ambassadeur de Bonaparte, elle obtint l’autorisation de retour en 1802. « Je n’essaierai point de peindre les émotions que j’éprouvois en passant la frontière, en entendant le peuple parler françois, en approchant de Paris, en apercevant Notre-Dame et en passant les barrières ! (10) ».

 Pourtant, une immense déception l’attendait en retrouvant sa ville. Tout y était trans formé. « Tout me paraissoit nouveau, j’étois comme une étrangère…J’avois peine à me reconnaître dans les rues dont presque tous les noms étoient changés, je trouvois des philosophes substitués aux saints (10) ».

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(10). Mémoires – tome 5 page 83

Elle consigna ses impressions sur les mœurs nouvelles qui l’ahurissaient, sur la morgue des parvenus. Elle s’étonna du « parler haut », des manières étranges de ce nouveau monde émergé de la Révolution. Elle nota les mots nouveaux, s’indigna de la vulgarité des expressions. « Je trouvois tout changé, jusqu’au langage ». Cette nouvelle société parisienne lui semblait plus étrangère que celles des villes de l’Est qu’elle venait de quitter. « Je m’arrêtois sur les quais devant les petites boutiques dont les livres reliés portoient les armes de personnes de ma connaissance, et leurs portraits étalés en vente publique. Je les reconnus tous et mes yeux se remplirent de larmes en pendant que les trois quarts de ces infortunés nobles que ces peintures représentoient, avaient été guillotinés et que les autres, dépouillés de tout et proscrits, erroient peut-être encore dans les pays étrangers. J’ai été plus d’un an sans pouvoir passer sur la Place Louis XV, appelée alors Place de la Révolution, et devant la Palais Royal ! (11) ».

 Désemparée, elle se tourna vers sa tante, madame de Montesson ; mais celle-ci, malgré son actuelle richesse (Bonaparte l’avait nommée douairière de la Maison d’Orléans avec une forte rente), était bien décidée à ne rien accorder à cette revenante. « C’est alors que monsieur Remusat, préfet du palais, vint me dire en propres termes que le Premier Consul venoit d’apprendre ma situation et qu’il me faisoit demander ce qui pourroit me rendre heureuse (12) ».

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(11). Mémoires – tome 5 page 86

(12). Mémoires – tome 5 page 134

 Au service de Bonaparte

Le général Bonaparte, qui avait en horreur les femmes de lettres, avait par contre une sorte de faible pour madame de Genlis et tout ce qu’elle écrivait. Il lui fit dire qu’il désirait « qu’elle lui écrive tous les quinze jours sur la politique, sur les finances, la littérature, la morale… J’ai su par monsieur de Talleyrand qu’il aimoit beaucoup mes lettres parce qu’il y trouvoit de la raison, du naturel et quelquefois de la gaité… ».

 

Ses ennemis conclurent de cette correspondance qu’elle faisait partie de la police de Bonaparte. Quoiqu’il en soit, ce dernier lui fit attribuer une petite pension et un appartement à la Bibliothèque de l’Arsenal. Devenu empereur, il la nomme « dame inspectrice des écoles primaires de son arrondissement ». C’est dire assez combien il la protégeait. Exilé à Sainte-Hélène, l’empereur goûtait toujours fort ses récits, ainsi que le prouve cette phrase du Mémorial de Sainte-Hélène où Las Cases écrit : « L’Empereur m’a fait appeler dans le salon. Il s’est fait apporter les romans de madame de Genlis. Il en a parcouru tout haut quelques uns (13) ».

 Dans sa calme retraite de l’Arsenal, madame de Genlis écrivit sans relâche des romans qui eurent grand succès, entre autres « Madame de la Vallière ». De nouveau, on la fêta. Les écrivains de ce début de siècle fréquentèrent ses salons aux lambris dorés. Tous admiraient l’sprit pétillant et la personnalité hors-classe de cette vieille dame. Son gendre qu’elle aimait beaucoup, monsieur de Valence, parvenu au grade de général de division, fut nommé sénateur de l’empire (sous Louis XVIII, il deviendra pair de France).

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(13). Mémorial de Sainte-Hélène – tome 2 page 381

Une douce fin de vie

Mais ce fut la chute de l’Empire. Madame de Genlis, alors âgée de soixante-neuf ans, quitta l’Arsenal. Elle déménagea plusieurs fois, rue Sainte-Anne à Ecouen, puis échouera dans un couvent de la rue de Vaugirard.

Avec la vieillesse, elle changea de public ; elle était devenue dévote, moralisatrice. A quatre-vingts ans, sa santé était toujours excellente, elle lisait et écrivait sans lunettes. Elle voyait et entendait parfaitement et avait conservé sa mémoire remarquable. On a dit qu’elle espérait toujours faire pèlerinage au pays de son enfance, Saint-Aubin. 

La Révolution de Juillet 1830 la trouva installée dans une modeste pension du faubourg du Roule (14). Son ancien élève, le duc de Chartres, devint Roi des Français sous le nom de Louis-Philippe Ier. Voilà donc arrivé cet événement pour lequel elle avait tant combattu jadis ! Mais il était bien tard pour elle. Elle avait quatre-vingt-quatre ans et une bizarre somnolence s’emparait d’elle. On disait même qu’elle n’avait pas reconnu le Roi quand il vint faire une visite à la « chère amie » de sa jeunesse.

 

Elle s’éteignit doucement le dernier jour de l’année 1830. Le Roi Louis-Philippe paya ses obsèques qui furent splendides, à Saint-Philippe du Roule, le 4 janvier 1831. Elle fut conduite à sa dernière demeure, le Mont Valérien, par son petit-fils, le marquis de la Woestine et sa petite-fille, Rosamonde de Valence épouse du maréchal Gérard.

 Les œuvres de Félicité du Crest, comtesse de Genlis, ex-comtesse de Lancy, « notre payse », sont considérables en tout, plus de quatre-vingts livres et mériteraient une place importante dans la littérature française.

 En conclusion, combien je serais heureuse si je pouvais contribuer à faire revivre cette femme de lettres du XVIIIème siècle dont les admirables « Mémoires » évoquent pour nous, d’une façon saisissante, tout un passé et une époque révolus !

 

Renée Gaillard - 1968

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(14). une pension de famille où elle s'était retirée depuis 1827, tenue par Madame Afforty, belle-mère du jurisconsulte et abolitionniste François-André Isambert.

 

 Elle fut inhumée au cimetière du Mont-Valérien, le 4 janvier 1831. Lors de son enterrement, le doyen de la Faculté des Lettres de Paris déclara : « Pour honorer et célébrer dignement la mémoire de Mme de Genlis, ce seul mot doit suffire : son plus bel éloge est sur le trône de France ! » Ses restes ont été trans-férés, le 21 décembre 1842, dans la 24e division du cimetière du Père-Lachaise.

 

 




 


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